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La sorcière de Courgenou

par Henri Darré (henri.darre@wanadoo.fr)

Nous sommes en 1850……en plein cœur de la  Sologne, entre Chaumont-sur-Tharonne et Lamotte-Beuvron, se trouve la ferme de Courgenou.

La ferme se trouve à proximité immédiate de la route forestière qui relie Chaumont à Lamotte, route utilisée fréquemment par les diligences qui assurent la desserte des localités environnantes.

 

Route forestière de Lamotte-Beuvron
à Chaumont-sur-Tharonne

Un chemin de terre traverse le domaine de Courgenou, le chemin Lafarge, ce domaine où l’on trouve un biotope extraordinairement diversifié, allant du bois de sapin, de bouleau, au châtaignier, à quelques espaces de genêt, à la sauline, aux ronciers,  aux rouches…  parsemés de petites plaines de terre pauvre où s’ébat un nombre impressionnant de gibier de toute nature.

Au carrefour de la route forestière et du chemin Lafarge, se trouve un vieux chêne, dit le Chêne-Chat.  Ce chêne tracasse depuis fort longtemps les anciens du pays ainsi que les voyageurs… on dit que des miaulements sont entendus par beaucoup de gens, alors que personne n’a jamais aperçu un seul chat….
Ces miaulements interviennent le soir tombant et surtout la nuit, ce qui a pour effet de faire presser le pas à ceux qui s’aventurent dans la régi
on.


Certains prétendent même que la femme qui habite la ferme est une sorcière et qu’elle n’est peut-être pas étrangère à ce qui se passe autour du Chêne-Chat.

Il faut dire qu’à cette époque, les Solognots croient fermement  au pouvoir des sorciers…

De nombreuses traditions conseillaient de parler aux arbres… c’était le cas chez les Celtes (magie druidique)… les arbres, pensait-on, pouvaient être une source d’énergie subtile… L’arbre, par ses racines, est relié au pouvoir de la terre et, par ses branches, aux forces du Cosmos… À lui seul, l’arbre représente les quatre éléments de l’alchimie, l’eau, l’air, la terre et le feu et il est forcément  l’axe du monde, le lien étroit qui relie ciel et terre…Le chêne est le symbole majesté attirant la foudre et l’arbre sacré de la plupart des traditions.
D’ailleurs, Jeanne d’Arc, pendant sa jeunesse, écoutait les voix célestes qui se faisaient entendre dans le chêne des fées qui trônait au centre du village de Domrémy….
Un  siècle et demi plus tard, en 1992, alors que j’étais « Chef-Garde du Domaine de Courgenou » et l’assistant de mes amis Charles et Dominique, propriétaires de cette ferme devenue relais de chasse… au cours de l’hiver, il m’arriva une aventure bizarre autant que mystérieuse, qui me fit penser, machinalement, à notre sorcière..

Effectivement, un samedi soir où j’avais l’habitude de venir coucher à la ferme, afin de préparer le feu dans la cheminée pour la chasse du lendemain, j’arrivai donc avec mon amie Sylviane et, dans le faisceau de mes phares, il me sembla entrevoir une forme blanche, bizarre, qui disparu entre la ferme et l’étang  ceci, d’ailleurs, pas très loin du chêne-chat….ma compagne n’avait pas eu, elle non plus, le temps de vraiment observer ce qui pouvait être une sorte de gros chat blanc….

Cette nuit là, nous n’avons pas bien dormi car nous pensions trop à cette apparition furtive.

Le lendemain, dimanche, les chasseurs, Jean et ses deux fils Bertrand et Jean-Pascal, ainsi que Philippe, arrivèrent en plaisantant comme à l’habitude et, devant ma mine soucieuse, me questionnèrent.

J’expliquai donc ce que j’avais vu la veille, ce qui les amusa beaucoup et ce n’est que quelques minutes plus tard, lorsque Charles le Patron, arriva, qu’ils se calmèrent en entendant celui-ci déclarer qu’il venait d’entrevoir un animal étrange traverser le chemin, en précisant que cet animal était de couleur vaguement blanchâtre… enfin, on commençait à croire à mon histoire.

Cependant, aucune apparition de ce type ne survint au cours des semaines suivantes et nous mîmes finalement cet incident bizarre sur le compte  d’un chevreuil albinos, que certains d’entre nous avaient aperçu au hasard de la chasse.

Sept années plus tard, en 1999, mes amis Charles et Dominique, très occupés par ailleurs, décidèrent de vendre leur domaine de chasse.  La mise en vente attira beaucoup de curieux et d’amateurs de chasse tranquille dont un couple de Parisiens, visiblement très intéressés par ce domaine exceptionnellement sauvage. Après avoir crapahuté dans les bois, dans les plaines du domaine et autour des étangs,  les discussions et négociations commencèrent donc à l’intérieur de la ferme.

Depuis quelques années déjà, mon ami Charles et ses chasseurs, ne croyant pas du tout à cette histoire de sorcière, n’avaient rien trouvé de mieux que d’installer une réplique de la sorcière sur son balai au-dessus de la porte intérieure de la salle de chasse.

La jeune Parisienne eut immédiatement les yeux fixés et rivés sur cette sorcière, en demandant  à Charles de quoi il s’agissait…

Charles se fit un plaisir de lui raconter l’histoire de la sorcière de Courgenou et du Chêne-Chat, ce qui bouleversa totalement l’acheteuse potentielle, laquelle envisageait déjà de faire appel à un prêtre de ses amis, pour exorciser l’endroit avant de concrétiser tout achat…

N’ayant jamais revu ce couple de Parisiens, nous avons pensé Charles et moi, qu’après avoir quitté le domaine, le couple avait dû prendre la décision de ne jamais revenir dans la région de Courgenou… du fait de la sorcière, sans doute…

Il reste évident que, par une nuit de lune bien claire, les branches du Chêne-Chat dépourvues de feuillage ressemblant à des membres décharnés tendus vers le ciel…..tandis qu’aux  plaintes des oiseaux de nuit s’ajoutent les bruissements furtifs de la forêt, qui a parfois des profondeurs inquiétantes….des branches qui craquent sous le poids d’on ne sait quel animal…et, le reflet de la lune dans la petite mare qui se trouve au pied du Chêne-Chat… Lequel d’entre nous, les bravaches, n’a pas ressenti ces légers frissons, froids, remontant dans le dos ?

Comme pour les châteaux hantés écossais, l’esprit de la sorcière de Courgenou est peut-être toujours présent ?

Henri Darré

  

Octobre 2005
Henri Darré, le Solognot.