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Le Solognot….

et la panthère africaine
Panthère

 

Nous sommes dans le sud-est du Sénégal, sur la frontière de la Guinée Bissau.

Comme chaque année, je me rends dans cette région où j’ai quelques attaches parmi les villageois qui n’ont pratiquement jamais eu l’occasion de rencontrer de « Toubabs ».

Diabane, c’est une cinquantaine de cases dispersées dans la nature, où évoluent environ 300 âmes catholiques. Jean-Marie Loppy, mon ami le chef du village, est considéré comme un des éminents dignitaires de la province de Niaguis.

Loppy

Jean-Marie Loppy
Chef du village de Diabane

Photo: H. Darré

 

Boubacar Dramé
Instituteur à Camaracounda

Photo : H. Darré

Dramé

Si les potamochères et les antilopes sont chassés pour leur chair par les habitants, les panthères sont aussi là pour prélever leur part… singes, oiseaux et petits rongeurs sont difficiles à attraper et ne remplissent guère l’estomac.

Aux villages de Diabane et Camaracounda, dont les cases sont souvent très éloignées les une des autres, les volailles, chèvres et brebis appartenant aux villageois sont parfois victimes d’attaques de la part des panthères.

En ce jour de 1984, Camaracounda est en émoi. On « palabre » beaucoup : plusieurs villageois ont aperçu une panthère qui rôdait autour du village. Des chevreaux ont disparu ainsi que quelques volailles. Tout le monde ici se souvient aussi que l’an dernier, une panthère a blessé mortellement un enfant par de profondes griffures…

Le chef du village vient de réunir les principaux responsables du village dont, Boubacar l’instituteur. Il a été décidé d’éliminer cette panthère, laquelle a maintenant pris l’habitude de venir prélever sa nourriture parmi les animaux du village.

Ici, les chefs de village ont toute autorité et tout pouvoir, sans même que le gouvernement sénégalais puisse infléchir leur décision.

Le chef décide donc qu’une équipe de volontaires parte le soir vers la Guinée, là où la forêt est dense et où la panthère a probablement élu domicile.

Ce soir, je ferai partie du groupe, avec mon ami Boubacar. Départ vers vingt-et-une heures.

Nous devons marcher environ deux kilomètres en brousse avant d’entrer dans la forêt guinéenne. Boubacar, qui est le plus grand, marche en tête ; il porte une lampe frontale alimentée par une petite batterie. Il est suivi par le porteur du fusil et, les autres, au nombre de huit, en file indienne, me précèdent avec des bâtons…

Nous marchons lentement dans cette forêt, les yeux fixés sur les basses branches, car c’est là que la panthère se couche et, en principe, avec la lampe de Boubacar, les yeux du félidé doivent briller dans la nuit.

Au cours de notre progression, nous dérangeons beaucoup d’animaux que nous entendons fuir sans les voir.

À voir la facilité avec laquelle ils se déplacent, c’est à croire que ces Sénégalais ont un GPS dans le crâne, car je ne pense pas que je pourrais m’y retrouver, dans cette forêt et de plus, la nuit. Je leur fait confiance.

Il est maintenant deux heures du matin et nous avons ratissé un bon secteur sans voir madame la panthère. Il nous reste qu’à rentrer au village. Demain, nous reprendrons nos recherches dans une autre direction.

Nous arrivons au village et, malgré l’heure avancée de la nuit, beaucoup de cases ont encore leur lampe à huile allumée… Chacun attend le résultat de nos investigations et veut être rassuré.

Après avoir pris un peu de repos dans la case de Boubacar, je vais prendre mon petit déjeuner, qui consiste à avaler deux ou trois pamplemousses, une ou deux mangues et quelques graines d’arachide.

À midi, la grande marmite de fonte est pleine de riz que les femmes ont préparé au milieu du village, et je suis invité à partager ce repas servi avec du poulet. De mon côté, je partage les bouteilles d’eau de source que j’ai apportées, ainsi que quelques paquets de biscuits. L’eau du puits du village a mauvaise allure. Plutôt jaunâtre, elle ne me conviendrait sûrement pas. Les Sénégalais, eux, sont blindés…

L’après-midi, nous restons sous les feuillages, car la température au soleil  approche les 40-45 degrés, voire plus, mais sous les manguiers aux feuilles épaisses, la chaleur est supportable.

A vingt-et-une heures, l’équipe est de nouveau prête pour cerner « la bête ». Nous marchons sans bruit entre les hautes herbes à éléphant, la clarté de la lune me permettant de bien distinguer ceux qui me précèdent. Nous arrivons enfin dans une nouvelle partie de la forêt que Boubacar et ses amis connaissent apparemment très bien.

Chacun de nous suit, dans les branches, le faisceau de la lampe frontale… Quelques oiseaux de nuit s’envolent avec fracas et, vers trois heures du matin, nous devons de nouveau rentrer bredouille. Cependant, deux des chasseurs, peut-être par instinct, pensent que la bête ne doit pas être loin. Nous ferons une nouvelle tentative ce soir.

Les palabres vont bon train au village, et chaque villageois est très fier que je fasse partie de l’équipe. J’en suis très flatté mais, en réalité, je ne joue qu’un rôle de spectateur… et si nous devions tomber sur cette panthère, je ne pourrais même pas la filmer ou la photographier au moment fatal, car le terrain est si difficile que je préfère m’alléger au maximum. Nous devons en effet souvent traverser des marécages, et les obstacles sont fréquents.

Troisième jour, l’équipe est bien rôdée et l’endroit de la traque pressenti pour ce soir, doit donner des résultats, chacun est confiant.

Nous voici de nouveau dans cette forêt et, nous avançons silencieusement, les yeux bien ouverts et soudain, Boubacar s’arrête en tendant le bras pour nous inviter au silence, du haut de ses 2,05 mètres, il a aperçu deux yeux briller dans un arbre situé à une vingtaine de mètres.

Boubacar incline légèrement la tête en dirigeant le faisceau de sa lampe, sur une branche située à trois ou quatre mètres du sol et là, chacun de nous peut distinguer les yeux fixes et brillants de la panthère parfaitement immobile. Une bonne minute se passe dans un silence pesant.  Le tireur met en joue et fait mouche…la panthère tombe de son arbre dans un bruit lourd, elle est touchée entre les deux yeux. Au loin, on entend les cris des singes verts, dérangés par la déflagration… L’équipe est de retour au village vers deux heures du matin, tout le monde est debout pour voir le fauve qui sera dépouillé au lever du jour. Ce sera la fête au village, les tam tams vont résonner toute la journée…

 

Tam tam

Le tam-tam de Camaracounda

Photo : H. Darré

Je vais participer à cette fête, tout en ayant un regret pour la panthère. J’aurais préféré qu’elle se satisfasse du gibier sauvage et qu’elle conserve la vie… mais, d’autre part, je ne peux pas faire autrement que d’être d’accord avec ces villageois lesquels, comme je l’ai constaté, respectent assez bien la faune et la nature en général .
La peau, séchée au soleil, sera enveloppée dans une feuille de plastique et me sera offerte par le chef du village. Je l’ai placée dans une de mes valises en prenant le risque d’avoir quelques problèmes avec les douanes françaises…

Panthère tuée en 1984 en Guinée Bissau

55 cm au garot
Longueur : 1,30 m
Poids : 55 kg

Photo : H. Darré

Peau de panthère

Cette peau de panthère est maintenant agrafée sur un de mes murs. Je pense souvent que ce bel animal aurait pu vivre tranquillement dans sa forêt africaine, mais aussi qu’il aurait pu faire des dégâts considérables parmi les jeunes villageois de Camaracounda et d’ailleurs…

 

Darré

Souvenirs d'Afrique Noire

Henri Darré
Février 2006

henri.darre@wanadoo.fr