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L'aventurier solognot

En 1952, alors que la plupart des Français ignoraient l’existence même de l’Australie,  je suis parti vers ce lointain pays, qui ne comptait à l’époque que sept millions d’habitants, pour une superficie d’environ quinze fois notre France, c’est à dire moins d’un habitant au kilomètre carré…
Pour rejoindre ce pays des antipodes, pas moins de cinq semaines de voyage, en bateau, furent nécessaires…

N’ayez jamais peur de la vie, n’ayez jamais peur de l’aventure, faites confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d’autres espaces, d’autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît... (Henry de Monfreid)

Comparant ce qui existe maintenant en Australie par rapport à ce que j’ai vu, je me considère donc un peu comme un « pionnier »…
Il est d’usage de dire que 80% des Français ne connaissent pas leur pays… Que dire des Australiens qui, à mon avis et de celui des mes vieux amis autraliens, ne connaissent qu’une infime partie de leur vaste continent ?
Je pense que je connais beaucoup plus de l’Australie que la plupart des Australiens du fait que j’y ai passé huit années de ma vie, du fait que mes activités professionnelles m’ont appelé à beaucoup crapahuter et en raison de ma passion pour la chasse, la pêche, la photo et de la nature en général.

Le voyageur est une espèce d’historien, son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire, il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre… (Chateaubriand)

Bien sûr, les véritables pionniers australiens sont effectivement ceux qui sont arrivés sur ce vaste continent en 1770, continent peuplé depuis 40 000 ans par des Aborigènes (ab origine : présent depuis l’origine).
Le nom « Australia » (Terra Australia Incognita) fut popularisé en 1814 par le navigateur Mathew Flinders ; l’amirauté britannique accepta alors que le continent soit appelé officiellement « Australia ».
James Cook déclara cette terre d’Australie comme appartenant à l’Angleterre, terre qui devint une colonie pénale, en Nouvelles Galles du Sud, le 26 janvier 1788.
Je me suis laissé dire que les Français étaient passés par là (sans doute La Pérouse) et avaient même déjà planté le drapeau tricolore sur la côte australienne à l’endroit de Port Jackson (aujourd’hui Sydney).
Ayant poursuivi leur découverte vers la Nouvelle Calédonie, déjà convoitée par James Cook, les Français, sur l’ordre de Napoléon III s’installèrent en commençant par Port de France (aujourd’hui Nouméa).
J’en déduis donc que si les Français avaient été plus fins dans leur stratagème, l’Australie serait peut-être française aujourd’hui…

Si l’on ne se met pas en question, si l’on ne court pas une vraie aventure, au bout de laquelle on sera vainqueur ou vaincu avec le risque de se casser la gueule, alors ça n’a aucun intérêt… (Louis Guilloux)

Lors de mon séjour, en 1952, un vieil Australien m’avait assuré qu’il existait dans la ville de Sydney, une parcelle de terrain appartenant à la France, en reconnaissance du débarquement manqué en 1770… et du drapeau français qui avait été planté là, puis enlevé et remplacé par l’Union Jack par les Anglais.

En 1901, les six états, Queensland, Australie du Sud, Australie Occidentale, Victoria, Nouvelles Galles du Sud et Tasmanie devinrent un seul et même état fédéré. Quant à la dispute entre Sydney et Melbourne pour devenir  capitale, elle fut résolue en 1927 par la nomination d’une ville neutre (Canberra), située à égale distance entre Sydney et Melbourne.

En 1952, l’Australie comptait environ 350 000 aborigènes, vivant dans leurs tribus et dans de vastes  réserves situées plus ou moins dans des régions désertiques non fréquentées par les Blancs. On estime qu’il n’en reste guère plus de 200 000 aujourd’hui.
J’ajoute que, pendant longtemps, ce peuple aborigène fut relégué sans ménagement dans des réserves désertiques. Je pense même qu’au tout début de l’arrivée des Anglais, ces aborigènes ont été plus ou moins maltraités du fait de leur réaction devant ces Blancs qui foulaient la terre de leurs ancêtres, à laquelle ils sont très attachés.

Aborigènes enchaînés
Aborigène dans le nord de l'Australie
Aborigènes enchaînés (XIXe siècle)
Aborigène dans le nord de l'Australie (1952)
Photo: Henri Darré

Si l’Australie comptait, lors de mon arrivée, 7 millions d’habitants, 20 millions sont recensés en 2005.
En 1967, le gouvernement australien reconnut enfin les aborigènes comme étant les réels habitants du pays et leur fit quelques menues concessions.

En 1952, la quasi-totalité de la population vivait sur une bande de littoral d’environ 100 km, alors qu’en 2005 cette tranche s’étendait jusqu’à 300 km vers l’intérieur.
Les travaux de retenues d’eau effectués permettent maintenant  d’irriguer ce littoral.
De grandes sociétés, notamment françaises ont participé à l’élaboration de barrages, tunnels de déviation de rivières, etc.
J’ai effectivement travaillé dans deux de ces entreprises, dans l’état du Victoria, des Nouvelles Galles du Sud et au Queensland, ainsi que pour les grands travaux des Alpes Australiennes, où existe maintenant un énorme complexe hydroélectrique, unique sur notre planète. Il s’agit d’une série de sept centrales,  installées en cascade, à l’intérieur de la montagne. Les accès à ces travaux, réalisés par l’entreprise française où je travaillais, ont duré deux années, le site se trouvant dans une forêt vierge très difficile d’accès.

Il n’y à d’homme plus complet  que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie… (Lamartine)

Je me souviens que ma passion pour la pêche m’a permis de découvrir un jour, enfouis dans des arbres morts entrelacés dans un torrent, un avion postal tombé au cours des années 1920 et porté disparu… Le squelette du pilote était encore à bord.
La première des stations, la plus haute, fut l’œuvre de notre société française, spécialisée dans ce genre de travail souterrain, puisqu’elle était à l’origine du tunnel du Mont-Blanc côté suisse… et aussi du tunnel sous la baie de Rio de Janeiro.
Notre société a réalisé pas moins de 75 km de tunnels en Australie, souvent pour détourner des cours d’eau.
Le village d’Adaminaby, qui était le village le plus haut d’Australie, fut construit par notre entreprise, qui employait alors 1800 ouvriers de 17 nationalités différentes. Ce village construit en 1954 fut immergé en 1957 pour créer le lac Eucumbene. Le nouveau village d’Adaminaby a été reconstruit 250 mètres plus haut sur les bords du  lac.

Alpes Australiennes - Centrale électrique
Adaminaby

Centrale N°1 en cours de travaux, au bout d’un tunnel de 7 kms.
                  Photo : H .Darré

C’est ici que notre Société a bâti le village d’Adaminaby, noyé par la suite pour devenir le lac Eucumene.
                 Photo : H. Darré

La deuxième station fut l’œuvre des Hollandais, la troisième celle des Américains, et les quatre dernières furent installées par les Australiens eux-mêmes, l’expérience des premières stations leur ayant été profitable.

Avant de servir dans ce groupe d’entreprises françaises, j’ai d’abord visité le nord du Queensland où les champs de canne s’étendaient à l’infini. Ce fut mon premier travail, travail de bagnard si l’on considère que la coupe se pratiquait à la machette, sur une terre rouge surchauffée et où les saisonniers entraînés arrivaient a gagner 30 livres australiennes* par semaine… J’ai tout de même essayé et  péniblement gagné une vingtaine de livres en 15 jours…

En somme, je m’aperçois que les voyages, ça sert surtout à embêter les autres une fois qu’on est revenu… (Sacha Guitry)

J’ai quitté le littoral, avec un ami, pour m’enfoncer dans les terres où il y à infiniment plus de grandes termitières qu’il y à de menhirs à Carnac… Cette région manquant terriblement d’eau, nous fûmes embauchés par un particulier d’Atherton pour creuser un puits, ce que nous avons fait manuellement, avec quelques difficultés cependant. Les Australiens récupèrent l’eau pendant les deux mois de pluies et vivent avec pour le restant de l’année. Nous avons creusé jusqu’à 16 mètres pour enfin apercevoir un léger ruissellement… Nous venions de gagner 30 livres chacun, en quinze jours de travail.
« The Forestry Commission » (Eaux et Forêts Australiennes) nous donna un travail, carrément dans la jungle. Ce travail consistait à préparer des accès pour les entreprises qui viendraient débiter, sur place, d’énormes arbres (bois précieux) repérés au préalable par des équipes terrestres spéciales en 1950,  par hélicoptère en 2005…

On a retrouvé, en Australie, un eucalyptus Regnans de 132 mètres de haut. Cet arbre tombé en 1868 a été mesuré en 1872 par un agent gouvernemental de l’État du Victoria ; son diamètre était de 5,48 m à 1,50 m du sol.
Aujourd’hui, l’on trouve encore un eucalyptus de 99  de haut dans la Styx Valley.

Travail intéressant pour celui qui aime la nature, la vraie nature avec sa beauté et aussi ses dangers. En effet, nous sommes en pleine forêt tropicale, tout ce qu’il y a de vierge. C’est le royaume des oiseaux et des orchidées de toutes couleurs, des papillons géants et aussi des serpents de toutes tailles…

Nous avons vécu trois semaines dans cette féerie tranquille, seulement troublée par le cri des oiseaux et percée de maigres rais de lumière traversant la canopée. Au départ, nous étions même en short et pieds nus… Les premiers jours seulement, car nous n’avions pas vu les milliers de serpents qui rampaient autour de nous. Le plus petit vit dans les arbres ; c’est une sorte de serpent bananier qui ne pourrait vous mordre que derrière les oreilles ou entre les doigts, tellement sa gueule est petite… Le plus grand  mesure 3 ou 4 mètres, mais il n’est dangereux que pour les animaux qui s’aventurent sur son chemin… On y rencontre des serpents « carpets », d’une rare beauté, d’autres de couleurs différentes, et d’autres encore, plus rapides, à éviter absolument, selon notre ami aborigène qui connaît bien son affaire.
Le brown snake, par exemple, qui peut mesurer jusqu’à 2 m, est pratiquement le plus rapide des serpents (50 km/h !) et aussi l’un des plus venimeux.

Le Taïpan, dont la longueur peut atteindre 3 m, est de loin le plus venimeux ; il paralyse sa proie, voire un être humain, en quelques minutes. Le vieil Australien Tim, m’a présenté à un aborigène qui, dans un temps, travaillait dans la jungle  (Forestry Commision). Mordu par un taïpan, il a vu sa jambe débitée à la hache par ses camarades. Il porte une jambe artificielle, mais a été sauvé d’une mort certaine.

Brown snake
Taipan

Brown snake – serpent rapide et venimeux

Taïpan – serpent paralysant

Il y a là des pigeons, rouges, bleus, énormes et, devant l’insistance de mon camarade français, qui désirait manger un pigeon… J’ai tout de suite regretté d’avoir tiré sur l’un d’eux, rompant la quiétude de l’endroit tout en stoppant le concert des habitants de cette jungle. Je venais, malencontreusement d’ailleurs, de tuer un kookaburra, l’oiseau national… Il se nourrit de serpents, et le tuer est sanctionné d’une lourde amende…

Kokaburra_01

Kokaburra
Mangeur de serpent
Photo: H. Darré

Kokaburra_02

Parmi ces oiseaux  existe également un pigeon, le « flock pigeon », qui niche sur la cime des plus grands eucalyptus (red gum), à 80 ou 100 mètres du sol. Ce pigeon, gris/bleu peut atteindre 40 à 50 cm de la tête à la queue, c’est-à-dire à peu près comme une poule de chez nous.

Flock pigeon
Flock pigeon

Je dois parler aussi des crocodiles australiens qui sont, à l’opposé  des autres crocodiles, des gavialidés marins. Ils vivent sur les bords des côtes du nord de l’Australie mais n’hésitent pas à remonter le cours des rivières, quelquefois sur plus de 100 kilomètres. Il convient de s’en méfier, car cet animal s’attaque à l’homme. Toutefois, en Australie, l’homme a quand même eu le dernier mot… puisqu’il a presque anéanti cet animal aujourd’hui protégé.

Crocodile_01
Crocodile_02

Les voyages sont  l’éducation de la jeunesse et l’expérience de la vieillesse. (François Bacon)

En Australie, les années 50 étaient aussi les années des aventuriers… Pour un scalp de dingo ou de renard, on percevait 5 shillings, pour celui d’un wombat, 10 shillings … Cet animal tranquille, dont le corps l’apparente à un porc, possède des pattes d’ours et un nez de chien… Il a simplement contre lui de fouiller en terre afin de trouver les racines dont il se nourrit mais, ce faisant, il fait des trous dans les clôtures mises en place contre les lapins… 10 livres australiennes pour le scalp d’un buffle, genre de bœuf sauvage dangereux qui décime les troupeaux et s’attaque même à l’homme.

Chasse au renard
Chasse au canard
À la chasse au renard avec mon ami Jean-Marie
À la chasse au canard

Je me souviens qu’au cours d’une partie de pêche dans la Murray, j’avais accroché avec ma ligne un ornithorynque, étrange animal que je voyais pour la première fois et que, n’osant pas y toucher, j’ai dû laisser repartir avec mon hameçon.

De tous les livres, celui que je préfère est mon passeport, unique in octavo qui ouvre les frontières... (Alain Borer)

Après ces différentes expériences, je décidai de rejoindre les contrées civilisées et de descendre sur Cairns et Brisbane, où je me vis offrir un emploi de cow-boy, emploi que je refusai à cause du cheval car, à part les chevaux de bois de ma tendre jeunesse, je n’avais aucune expérience…

C’est au nord de l’état du Victoria, à Wangarrata, que je trouvai un travail intéressant dans les travaux publics, chez Sainrapt & Brice (qui a participé à l’élaboration du mur de l’Atlantique construit par la Wehrmacht). Ce travail de secrétariat/comptabilité était tout à fait dans mes cordes. En pleine brousse, chez les kangourous, je passais le plus clair de mon temps à visiter les chantiers et à faire des photos,  des chantiers, de la flore et de la faune.

Kangourou
Koala
Kangourou
Photo: H. Darré
Koala
Photo: H. Darré

Descendu vers Melbourne au moment des Jeux Olympiques de 1956, j’étais bien installé en tant qu’officier administratif pour le compte d’un grand groupe français, dont le siège se trouvait dans le Gippsland, au sud de l’état du Victoria.

A mon sens, écrire un voyage c’est faire le portrait des pays qu’on parcourt et le narrateur n’a pas le droit de le rendre méconnaissable. (Léonie d’Aunet)

La Foire française de Melbourne (French Fair) de 1958 eut beaucoup de succès, et notre stand fit l’objet d’ une bousculade énorme en comparaison des autres. Il est vrai que l’un de nos ingénieurs avait eut l’idée d’exercer ses talents de cuisinier en invitant les visiteurs a déguster le « homard à l’américaine »… ou plutôt « à l’australienne ».
Chaque jour, je devais donc apporter depuis le Gippsland (300 km environ), 50 ou 60 kg de « homards » qui n’étaient autres que de grosses écrevisses (entre 2 et 4 kg) prises dans les rivières du coin.
Ces écrevisses spéciales, probablement des homards dégénérés, se prenaient avec un lapin accroché au bout d’une ficelle. Une pêche très attrayante où il suffit de partir qu’avec une pelote de ficelle, une carabine 22 long rifle, un ou deux journaux du samedi et une épuisette artisanale faite avec du grillage.
Tuer 20 lapins est, dans l’Australie de l’époque, l’affaire d’un quart d’heure. On attache un lapin au bout d’une ficelle, à l’autre extrémité de aquelle on a accroché un bout de journal, et on jette le lapin entier à l’eau. Répétons cette opération sur le bord de la rivière tous les 20 mètres et revenons avec un bout de bois taillé en lance-pierre. Il ne reste plus qu’à soulever délicatement… En principe un ou deux « homards » sont accrochés, l’astuce étant de les surprendre avec l’épuisette et de les faire sauter dans le pré, de les récupérer avec des gants et de les fourrer dans des sacs à pommes de terre. En principe, au bout de deux heures, 50 à 60 kg sont piégés.

Ecrevisse
Ecrevisse australienne
Ecrevisses Australiennes
Photos: H. Darré

La pêche et la chasse étaient devenues mes principaux hobbies en Australie :

Requin bleu

< Requin bleu pris
par moi-même.
(1m30) 16 kgs.

Requin blanc tué
au nord australien
(280kg) >

Photos H.Darré

Requin blanc

Je précise qu’à cette époque, la chasse et la pêche étaient pratiqués de jour, de nuit, n’importe où, les permis n’existant pas encore…
Je me souviens d’un ami dont le père possédait une orangeraie d’environ 500 hectares, constellée de terriers de lapin. Ne sachant pas quoi faire pour se débarrasser de ce fléau, je lui avais conseillé d’inviter une équipe de braconniers solognots, pensant qu’au bout d’un mois, sa propriété devrait être  « propre »… Devant son scepticisme, j’étais venu un week-end avec des amis et des furets ; en quarante-huit heures, nous avons tué plus de 300 lapins, à la grande joie du propriétaire qui nous a permis, par reconnaissance, de cueillir autant  d’oranges que nous le désirions…

Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures. (Théophile Gauthier)

Revenons un peu à la vie citadine.
Dans les années 50, la viande de cheval est interdite à la consommation humaine et, ne le sachant pas, j’ai essayé d’acheter cette belle viande très bon marché, en ayant précisé au boucher que j’allais me régaler… Sur ce, il m’indiqua que cette viande était réservée aux animaux et qu’il refusait de m’en vendre. Je dus donc envoyer l’un de mes amis, qui prétendit vouloir nourrir ses deux bergers allemands. De cette façon, j’ai pu obtenir à peu près 15 kg de viande extra pour un shilling…
Les temps ont certainement changé en Australie, car j’ai entendu dire que les Australiens exportaient même de la viande de kangourou en Europe.

La terre australienne, cette terre rouge, fertile, pleine de promesses, allait faire l’affaire de mon ami Yves Le Guen.
Le Guen décide, un jour, de s’installer à proximité de la petite ville de Colac, située à l’ouest du Victoria, sur la route d’Adélaïde.
Son idée est de régénérer les prairies anciennes en les cultivant pendant une année… Idée lumineuse que les propriétaires/éleveurs apprécient, étant prêts à céder gracieusement leurs parcelles, qui deviendront rapidement des prairies « neuves », plus favorables aux élevages.
S’étant procuré un gros tracteur, Le Guen entreprend de travailler, chaque année, sur deux parcelles de 50 hectares environ chacune, pour y faire pousser des oignons et des petits pois.
Inutile de parler de la pleine réussite des récoltes, qui permettent chaque année, d’expédier des oignons et des petits pois par wagons entiers.
Les récoltes terminées, le terrain nettoyé et hersé est rendu au propriétaire, qui n’a plus qu’à semer de l’herbe, pour obtenir une superbe nouvelle prairie.
Le Guen, lui, a déjà de nouvelles parcelles a cultiver… Dans la région, chaque éleveur attend son tour. Le travail  est assuré pour l’avenir…
Accompagné de mon ami Jean-Marie, j’ai rendu visite au Breton au moment de la récolte… Pendant une semaine, nous sommes devenus comme des peaux-rouges, du fait de la poussière de latérite.
Nous avons vécu ces quelques jours dans ce pays de cocagne où le travail, même s’il est harassant, devient un plaisir…
Rentré chez lui, Le Guen prenait son fusil, ouvrait la fenêtre, tirait une salve et ordonnait à son chien « d’aller chercher »… Quelques instants plus tard, un bon civet trônait sur sa table…
Le petit Breton continua ce travail pendant une dizaine d’années et, au grand désespoir des habitants de la région de Colac, rentra dans sa Bretagne pour s’y marier et s’installer comme agriculteur…

Champ d'oignons
Champ de petits pois
Le champ vert foncé est le champ de Le Guen
Photo: H. Darré

Ici, mon ami Jean-Marie devant un champ de petits pois de Le Guen
Photo: H. Darré

De mon temps … de 1952 à 1959, on peut considérer qu’une vraie liberté existait dans ce pays… Vous n’étiez pas obligé d’avoir des papiers sur vous, la police exigeant seulement que vous présentiez vos papiers dans les quinze jours à votre commissariat…
La « ‘Brinks » de l’époque voyait ses convoyeurs de fonds jeter les sacs de valeurs sur le trottoir et, souvent, ces sacs restaient là sans aucune surveillance….
Lorsque vous désiriez acheter un appareil quelconque, il vous était demandé un acompte de 10 %, avec possibilité de régler le solde en deux ou trois fois… Rien d’anormal jusque-là, sinon que personne n’exigeait  de voir vos papiers. Un de mes amis, ne voulant pas y croire, s’amusa à acheter un tourne-disques à Melbourne en donnant 10% d’acompte et en donnant  mon nom… Deux ou trois mois après, j’ai effectivement reçu une relance, très aimable et là, j’ai demandé à mon ami de régler…
Dans les années 50, dans la brousse australienne, le « bush », chaque maison est ouverte avec sur la porte un petit écriteau « il y à a manger et à boire dans le frigo, tirez la porte en sortant ». Je n’ai pas vu ça en France, même en Sologne…
Dans la brousse, où l’on ne trouve que des moutons, encore des pancartes « mangez le mouton mais, laissez la peau sur la clôture ». Le propriétaire qui passait, éventuellement par là, soit à cheval ou en voiture, était alors heureux de voir qu’il avait fait une bonne action… C’était la tradition…
L’Australie des années 1950 /60 était vraiment le pays de la liberté et aussi un pays de Cocagne.
À ce sujet, un vieux professeur australien, qui avait passé plus de trente années à Shanghai, me disait que les Chinois avaient à un moment revendiqué l’Australie comme étant une terre qui s’était détachée du continent asiatique et, que 4 ou 500 millions de Chinois pourraient y vivre à l’aise.
En 1915, l’Australie avait autorisé 50 000 Chinois à venir travailler dans les mines de cuivre. En 1940, environ 45 000 de ces travailleurs chinois avaient payé de leur vie ce travail très pénible ou contracté des maladies causées par le cuivre. Les survivants furent autorisés a rester, à acquérir la nationalité australienne. Ce sont aujourd’hui les descendants de ces familles qui sont installés dans les commerces divers et  restaurants.
Certains nouveaux Australiens de cette époque se sont vus octroyer  des espaces importants (2000 ou 3000 hectares) à défricher, qui devenaient leur propriété après 20 ans d’entretien et de mise en valeur.
J’ai connu des familles italiennes, arrivées en 1930, devenues milliardaires… Je les ai vues « pousser » leurs troupeaux en Cadillac…

« Le meilleur qu’on puisse ramener d’un voyage, c’est soi-même, sain et sauf »… Je ne sais pas qui a dit ça, mais je suis d’accord…

Tout ça n’existe plus, mon ami Jim Burch, un ancien officier anglais devenu Australien, me le certifie… L’Australie est un pays fort et riche, qui a profité des nouvelles techniques internationales et qui se développe considérablement. Les richesses minérales sont énormes et utilisées intelligemment.
D’autre part, les mines à ciel ouvert sont très courantes. En particulier, la ville de Morwell (Gippsland) recèle une mine  de charbon à ciel ouvert, dont l’importance était évaluée, en 1956,  à plusieurs milliards de tonnes.

Aujourd’hui, on coupe la canne et on récolte le riz avec des machines modernes, les portes ne restent sans doute plus ouvertes comme avant, il y a sans doute aussi des bandits de grands et petits chemins, mais la police australienne, de tradition, très expérimentée, veille…
Apparemment, les pilotes d’avions, dotés de ce flegme très britannique, sont toujours les champions du pilotage, si on considère qu’en Australie on voyage plus facilement par les airs qu’en Europe et, qu’il y a moins d’accidents. La bière australienne est toujours une des meilleures dans le monde mais, par contre, la fameuse crème glacée « Peters Ice Cream », « The health of the nation » est concurrencée par les crèmes européennes…

Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes, on répète les noms magnifiques de villes inconnues… (Joseph Kessel)

L’Australie est un espace considérable, temporel comme matériel, il est plus qu’évident que le survol en quelques pages, ne saurait avoir la plus petite prétention d’en faire découvrir toutes les réalités. Tout au plus, il ne s’agit que d’un de mes vagabondages, de mes impressions, de mes sensations et de mes émotions, dans cette chance incroyable d’avoir pu visiter ces contrées si éloignées et aussi étonnantes.
Pour moi, l’Australie est toujours susceptible de devenir, plus tard, le pays le plus riche de la planète.

C’est un pays où j’aurais aimé vivre plus longtemps et éventuellement y faire ma vie… Je ne regrette donc pas d’y avoir fait un séjour aussi long.

 

Henri Darré

Henri Darré
L’Australo-Solognot
Fin Décembre 2005

henri.darre@wanadoo.fr

* 1 livre australienne = 2 dollars australiens d'aujourd'hui