Il était une fois au 31...
Romorantin… Années 30… Au 31 de la rue Jules Guesde, cité ouvrière, nous nous situons au sud-est de la ville, non loin des Favignolles, entre les routes de Villefranche et des Papillons…
Aujourd’hui, le n°31 est en effervescence. Massault, le marchand de bois, s’affaire avec sa voiture à cheval pour rentrer dans la cour, en marche arrière, afin de « mettre à cul » le bois qu’il vient livrer. Les rudes éclats de voix du charretier (dia !!! dia !! hueee) animent un peu la rue d’habitude assez calme, et la mère Vilmont est déjà à sa fenêtre, de même que le père Dufour et la mère Amiot sont à leur grille…
Péguet, l’autre côté de la rue, est aussi là, planqué derrière ses fusains ; on devine ses pensées... « C’est Darré qui se fait livrer du bois...et du bon chêne encore… » Bien sûr que c’est du chêne, et du bon… Il faut bien ça, car à la maison, la cuisinière ronfle pratiquement toute l’année. Elle sert de chauffage central, pour la cuisson des repas, pour l’eau chaude avec sa fontaine, pour faire bouillir la lessive, ou griller les châtaignes, enfin, elle sert pour tout. Elle fournit même assez de cendres pour empêcher que, dans le jardin, les « lumas »* ne s’approchent trop près des fraises…
L’hiver, dans la cuisine qui sert de salle à manger, on maintient difficilement une température de 17-18°, car nous devons laisser la porte du 1er étage ouverte si on veut avoir 10-12° dans les chambres. À cet effet, la cuisinière contient aussi, en permanence, les briques qui seront enveloppées chaque soir d’hiver dans un torchon pour réchauffer les lits... Les morceaux de chêne d’un mètre sont rentrés dans la baraque près du jardin, afin d’y être sciés en trois morceaux ; cette tâche incombe à mes frères et à moi. Chacun à notre tour, la scie à la main et un pied sur la chieuve, nous préparons le bois nécessaire pour la semaine.
Une fois par semaine, nous aidons notre mère à monter la grande lessiveuse que la cuisinière, car le linge doit bouillir, puis à transporter ensuite cette lessiveuse dehors, où notre mère va s’escrimer pour frotter le linge sur la selle.
Pendant ce temps, nous devons veiller à ce que la caisse à bois qui se trouve dans la cuisine soit pleine. Là, c’est Mélik, notre berger allemand, qui prend les morceaux de bois dans la baraque et les apporte devant la porte de la cuisine, nous n’avons plus qu’à les ranger.
L’éclairage au gaz est fourni par l’usine à gaz de Romorantin et, en 1932, nous entrons dans l’ère moderne, avec l’eau sur l’évier et le courant électrique 110 volts… Nous abandonnons les manchons à gaz dans la cuisine et les lampes à pétrole dans nos chambres.
À l’automne, c’est Thrioreau qui vient, comme chaque année, avec sa voiture à cheval pour livrer le fumier de vache, mais là, il décharge le fumier sur le trottoir. Il n’est pas question de salir le gravillon de la cour… C’est donc à la bérouette que nous rentrons ce fumier fumant jusqu’au jardin, où il est ensuite enfoui, « antivherné » comme disait notre père, pour attendre le bêchage de printemps.
Le jardin va nous prendre pas mal de temps, car les 800 m² ne doivent pas chômer… Nous sommes neuf à manger à la maison et, par conséquent, aucune « planche » ne doit rester inoccupée. Nous avons fait le plein chez Torset le grainetier. Nous passons tous les samedis et dimanches matins, à quatre, dans ce jardin. La terre légère, très malléable, nous permet des bêchages, piochages et sarclages assez faciles.
Nous n’achetons aucun légume, la gestion du jardin est optimum… Ce qui n’est pas le cas de nos voisins directs. D’un côté, Vilmont, dont le jardin qui est pratiquement toujours en friches ; de l’autre côté, Leclerc, qui est un peu plus courageux mais chez qui, à la couleur de la terre, du sable très clair, on devine une carence criante en humus. En conséquence, ses légumes végètent.
Dans l’alignement des jardins voisins, le nôtre fait plutôt figure d’oasis dans un désert et, dans cette optique, nous passons un peu pour des Martiens… D’où découle une certaine reconnaissance de la part des voisins et aussi quelques visites de courtoisie. La mère Amiot, par exemple, qui ne se gêne pas pour venir « brêter » un petit bouquet de persil voire un peu d’huile ou de sucre, ce que notre père n’entend pas toujours de la bonne oreille, l’amenant parfois à des réflexions plus ou moins amères.
Remarquant la pauvreté des plantations du voisinage, notre père se laisse quand même aller à distribuer quelques-uns de nos légumes, souvent d’ailleurs, lorsqu’il décide de « liquider » une planche pour refaire immédiatement de nouveaux semis ou plantations… ce qu’on appelle chez nous « rendre l’utile à l’agréable »… ou encore, le rendement perpétuel.
Je pense souvent que notre père aurait dû être maraîcher. Il avait toutes les qualités pour cela, et aussi l’équipe adéquate.
Chaque semaine, il se passe quelque chose dans cette rue Jules Guesde. De temps en temps, c’est Sellier-Boutin le vidangeur installé à La Roche, qui vient vider une fosse septique et là, malgré une curiosité chronique, ne persistent à épier sur le trottoir que ceux qui sont vent contraire... Quelquefois, c’est Benoît, son collègue de La Ratière qui opère. Tous deux sont des concurrents acharnés, car le double bénéfice de ces entreprises consiste à faire payer le pompage et à revendre ensuite la matière chez les paysans…
Au bout de la rue, c’est Paulon qui fait l’attraction, il est soûl pratiquement chaque jour, imbibé de noah, cette piquette toxique, dont les plants sont aujourd'hui interdits… Sa pauvre femme passe son temps, chaque jour, à recoller ce que son ivrogne de mari a cassé la veille... Un dicton est d’ailleurs resté dans le quartier « débarrasser la table à la Paulon »...
Au cours des années 30, le Mardi Gras est fêté dans notre rue. Le trio Jublot-Darré-Leclerc forme un petit groupe de joyeux lurons. Mon père se déguise en mégère, le grand Jublot est l’homme ; quant à Leclerc, il est installé dans un landau avec un litre de rouge en guise de biberon, et tout ce joli monde part en faisant le tour par le Galop, le Bourgeau , la rue des Jouannettes, les Bubes et la route des Papillons avec, au cours de ce périple, de nombreuses escales aux buvettes…
Alors que notre père était chef dans les Ponts et Chaussées, le grand Jublot était postier. Quant à Leclerc, on n’a jamais su où il « grattait »… Je me souviens seulement qu’il partait tous les matins avec sa musette, d’où émergeaient les goulots de deux litres de pinard... Il revenait le soir, la démarche très hésitante, au moins un jour sur deux…
Le retour rue Jules Guesde est souvent très cocasse, les roues du landau complètement étant tordues ou voilées, le couple et le « bébé » passablement éméchés...
La journée continue avec une galette aux pommes de terre ou à la citrouille, que nous sommes allés porter, la veille, à cuire chez le boulanger en face de chez Pinoteau. Tous les voisins sont invités, petits et grands, et la galette, mesurant un bon mètre de diamètre et d’une épaisseur de huit centimètres, est partagée entre tous. Nous, les jeunes, nous assurons l’ambiance, mon frère Pierre avec son accordéon, nos copains Raineau et Palais avec leur saxo et trompette, et moi-même avec ma batterie.
La vie de la rue continue, c’est le marchand de peaux de lapin Tufféry qui passe en vélo, tous les lundis... C’est le « caïffa » l’épicier avec sa voiture à cheval, qui agite sa clochette pour vendre son épicerie... C’est le boucher Crochet qui distribue des rondelles de saucisson de cheval aux galopins pour se faire de la publicité auprès des femmes du quartier… C’est l’affûteur de couteaux qui passe avec son vélo et sa remorque où est installée une grosse meule à pédales… C’est le Capitaine Ribault qui passe tous les jours pour aller à la Base de Pruniers, avec sa Traction qui soulève un grand nuage de poussière, car notre rue n’est pas goudronnée... Et c’est aussi Pouplard, le garde-champêtre, avec ses guêtres bien cirées, qui mène ses enquêtes relatives aux larcins du moment (vols de lapins, etc.).
Chez Thérèse Giraud, la petite épicerie du Galop, on détaille huile, beurre, moutarde, etc., et on peut acheter les pommes au « quarteron »... Au bout de l’épicerie, c’est la buvette, tenue par le mari, Paul Giraud. Il est rarement derrière son petit comptoir, étant souvent embauché par un ou deux de ses clients pour faire une chouine ou une coinchée devant un petit jaune 45...
En redescendant vers la route des Papillons, on a tout de suite la « baraque à Désiré », avec son alambic. Dans la région, chacun ou presque a un petit bout de vigne, faite de plants de noah et d’othello, qui fournissent une infâme piquette de huit degrés environ. Chacun emporte ensuite son marc de raisin chez Désiré pour obtenir un ou deux litres de gnôle… Tous viennent aussi pour se réchauffer près de la chaudière à bois et goûter le « nectar » agressif qui sort de l’alambic... Juste derrière l’alambic se trouve une vigne abandonnée, dont les gros grains blancs de noah font l’affaire des galopins qui viennent le jeudi pour jouer à cache-cache parmi les sarments sauvages et les hautes herbes.
Au bout de la vigne, une roulotte. C’est là qu’habite Hénault, un genre d’ermite. Personne ne sait de quoi il vit ni ne s’approche de son antre ; un gros chien noir couche sous la roulotte, attaché à une chaîne de trois ou quatre mètres…
La roulotte est adossée à la clôture de la mère Bizeau, une septuagénaire toute courbée, marchant avec une canne un peu tordue. On la rencontre souvent dans les parages, alors qu’elle se promène gentiment en s’arrêtant tous les vingt mètres, pour fouiller dans la poche de sa blouse grise et en extraire une blague à tabac à priser. Elle a toujours le même geste, en prélevant entre le pouce de l’index, une pincée de poudre de tabac pour se l’administrer dans les narines en reniflant fort.
Dans la rue, il y a les catholiques fervents et pratiquants et les autres... mais l’entente est toujours cordiale. Mis à part deux artisans, Nicaud le cordonnier et Perrot le marchand de chaussettes, les hommes du quartier sont, pour la plupart, employés à la draperie Normant (remplacée plus tard par Matra), à la base aérienne de Pruniers ou aux chemins de fer du B.A.
Le B.A. (ligne du Blanc-Argent) est un tortillard à voie étroite, exploité par le P.O (société Paris-Orléans). Les dessertes depuis Romorantin sont au nombre de trois :
Au mieux de sa forme, la vitesse de pointe de cet ancêtre du TGV, est de 60 km/h…
Ce n’est malheureusement que quelques années plus tard, en 1936, que nous achetons un appareil photo, une boîte carrée 6-11 avec un gros trou… Anticipée, cette acquisition, nous aurait sans doute permis d’engranger tous les merveilleux souvenirs en noir et blanc de cette période faste d’avant-guerre.
1936-38 : le sourire est de rigueur à Romorantin. Ce sont les « Assemblées » dans les villages, la fête dans tous les quartiers et la grande fête de la Plisson, sur la place de la Halle. On va danser à la Victoire, rue des Limousins, juste à côté du bordel… et aussi au Tivoli, chez Germain où, à l’âge de 15 ans, je suis le batteur de l’orchestre Paulo-Jazz... J’accompagne Paul Bondeux l’accordéoniste, Paul Amiot le saxo, Georges Courtat le trompette et Lucien Vilpoux le violon...
Bien que le pouvoir d’achat à cette époque, ne soit que très moyen, la vie est belle et les citoyens ont tous le sourire... sourire qui disparaîtra en septembre 1939, avec la déclaration de guerre avec l’Allemagne.
C’est ainsi que vivaient au cours des années 30 les « autochtones » de la rue Jules Guesde, et en particulier ceux du n° 31...
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Les jeunes du n° 31 en 1935 |
Les mêmes jeunes en 2005 |
* luma = escargot
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Souvenirs des années 30 en Sologne. Souvenirs vécus. Tous les noms de personne sont réels. Certains mots ont été empruntés au parler Solognot. Henri Darré |